Retour sur une crise humanitaire qui continue de s’aggraver dans le silence
En novembre 2017, le visage souriant d’Omar Sy apparaissait sur les réseaux sociaux depuis le Bangladesh. L’acteur français, accompagné de plusieurs célébrités et youtubeurs, lançait un appel à la mobilisation internationale pour venir en aide aux Rohingyas, cette minorité musulmane fuyant un « nettoyage ethnique » au Myanmar. La campagne #LoveArmyForRohingya faisait le tour du monde, récoltant plus de 2,1 millions de dollars en quelques jours.
Sept ans plus tard, en 2025, que sont devenus ces réfugiés ? La réponse est tragique : leur situation s’est dramatiquement aggravée, dans un silence médiatique presque total. Retour sur une crise oubliée.
2017 : L’année où le monde découvre le drame des Rohingyas
Le 25 août 2017 marque un tournant dans l’histoire des Rohingyas. Suite à des attaques menées par l’Armée du Salut des Rohingyas d’Arakan contre des postes militaires et policiers birmans, l’armée du Myanmar lance une répression d’une violence inouïe. En quelques semaines, plus de 750 000 Rohingyas fuient vers le Bangladesh voisin, s’ajoutant aux 300 000 réfugiés déjà présents.
Les témoignages sont unanimes : massacres, viols collectifs, villages entiers brûlés. Les Nations Unies qualifient immédiatement la situation d’« exemple type de nettoyage ethnique ». Emmanuel Macron parle même de « génocide en cours ».
La mobilisation des célébrités françaises
Face à cette catastrophe humanitaire, Jérôme Jarre, star française des réseaux sociaux, lance la « Love Army », une initiative de mobilisation citoyenne déjà testée avec succès en Somalie quelques mois plus tôt. Il embarque avec lui Omar Sy, DJ Snake, et plusieurs youtubeurs populaires : Mister V, Seb La Frite, John Rachid, Le Grand JD.
Pendant 48 heures, ces personnalités diffusent en direct depuis le camp de Cox’s Bazar au Bangladesh. Omar Sy, visiblement ému, déclare devant la caméra :
« Ils sont près d’un million, cela fait trois mois qu’ils arrivent en masse dans ce pays, chassés de la Birmanie. La chose la plus importante pour eux, c’est de retrouver de la dignité, la liberté et un pays, la sécurité… Ça, on ne peut pas leur apporter. Mais je suis venu avec la Love Army. Ils ont besoin de premières nécessités. Il y en a qui ont besoin de chaussures, de lumière, de médicaments… Un tas de petites choses comme ça, et ça on peut le faire ! »
Le succès est immédiat. En une seule journée, plus d’un million de dollars est collecté. À la fin de la campagne, ce sont 2,1 millions de dollars qui ont été récoltés grâce à plus de 55 000 donateurs. L’argent permet de financer la construction de puits, l’embauche de 600 Rohingyas pour nettoyer les camps, la fabrication de fourneaux, et la distribution de nourriture et de médicaments.
2025 : Une situation catastrophique dans l’indifférence générale
Plus d’un million de réfugiés toujours au Bangladesh
En 2025, la réalité est brutale : plus de 1,13 million de Rohingyas vivent toujours dans les camps de Cox’s Bazar, formant le plus grand camp de réfugiés au monde. Parmi eux, 75 % sont des femmes et des enfants. Et la situation ne cesse de s’aggraver.
Depuis mai 2024, 120 000 nouveaux réfugiés sont arrivés, fuyant une nouvelle vague de violence dans l’État de Rakhine. Un massacre en mai 2024 a déplacé à lui seul 200 000 personnes en une seule journée. En une semaine d’août 2024, au moins 400 personnes ont été tuées par des tirs d’artillerie et des frappes de drones.
La catastrophe humanitaire : coupes budgétaires et famine
Le drame des Rohingyas en 2025 tient en un chiffre : le plan d’intervention humanitaire de 2025, qui demande 934,5 millions de dollars, n’est financé qu’à hauteur de 12 % en septembre, puis 16 % en décembre.
Les conséquences sont immédiates et dévastatrices :
- Le Programme Alimentaire Mondial a réduit les rations mensuelles de 12 dollars à seulement 6 dollars par personne en avril 2025. Mohamed Ayes, étudiant de 18 ans dans le camp, témoigne : « Certains devront réduire le nombre de repas. »
- La malnutrition explose : 27 % d’augmentation du nombre d’enfants souffrant de malnutrition aiguë entre 2024 et 2025. Près de la moitié des enfants montrent des signes physiques de malnutrition, avec 15 % d’entre eux âgés de 6 mois à 5 ans dans un état critique.
- Au moins 5 hôpitaux ont dû suspendre leurs services suite au gel de l’aide américaine, et 14 établissements de soins ont fermé leurs portes.
- 800 000 enfants ne sont pas scolarisés rien que dans le camp de Cox’s Bazar.
De nouvelles persécutions au Myanmar
Au Myanmar, la situation n’est pas meilleure. L’Armée d’Arakan, un groupe armé ethnique qui a pris le contrôle de l’État de Rakhine en 2024, impose aux Rohingyas des restrictions sévères de mouvement, commet des pillages, des détentions arbitraires, du travail forcé et du recrutement illégal.
Un réfugié rohingya de 57 ans raconte avoir fui en juin 2024 pour protéger son fils de 17 ans : « J’ai dû le cacher dans différents villages pendant deux mois » pour éviter qu’il ne soit recruté de force.
Selon le Programme Alimentaire Mondial, dans le centre de l’État d’Arakan, 57 % des familles sont incapables de subvenir à leurs besoins alimentaires de base (contre 33 % en décembre 2024). Dans le nord de l’État, où les organisations internationales ne peuvent pas intervenir, la situation est probablement « bien pire ».
Les traversées maritimes de la mort
Face au désespoir, de plus en plus de Rohingyas tentent des traversées maritimes périlleuses vers la Malaisie et l’Indonésie. En 2024, 9 200 réfugiés ont entrepris ces voyages – le chiffre le plus élevé depuis une décennie, soit plus du double de l’année précédente. 40 % de ceux qui tentent la traversée sont des enfants.
Beaucoup n’arrivent jamais à destination. En août 2024, plusieurs embarcations transportant des dizaines de personnes ont sombré dans la rivière Naf, à la frontière entre le Bangladesh et le Myanmar. Des enfants figurent parmi les victimes.
Pourquoi un tel silence ?
Lors de la conférence de haut niveau des Nations Unies sur les Rohingyas en septembre 2025, la présidente de l’Assemblée générale, Annalena Baerbock, a ouvert la session avec ces mots terribles :
« Maisons incendiées. Voisins tués. L’espoir qui s’évanouit. »
Christian Lechervy, envoyé spécial français pour la Birmanie, a dénoncé devant l’ONU le fait que « la situation en Birmanie et celle des Rohingyas est souvent occultée par d’autres crises plus médiatiques. »
C’est là toute la tragédie : les Rohingyas sont devenus une crise « oubliée ». Les médias internationaux ne parlent plus d’eux. Les célébrités qui s’étaient mobilisées en 2017 sont passées à d’autres causes. Les financements humanitaires s’effondrent.
Wai Wai Nu, militante rohingya et fondatrice du Réseau de paix des femmes du Myanmar, a rappelé aux délégués de l’ONU que « les atrocités n’ont pas cessé en 2017 ». Elle a exigé non pas un « nouveau moment de prise de conscience, mais une action concrète pour la justice. »
Conclusion : Ne pas les abandonner une deuxième fois
En 2017, le monde s’est ému du sort des Rohingyas. Omar Sy, DJ Snake et des milliers d’anonymes ont tendu la main. Mais sept ans plus tard, cette main s’est retirée.
Aujourd’hui, plus de 5 millions de Rohingyas sont concernés par cette crise. 1,13 million vivent dans des camps de réfugiés au Bangladesh dans des conditions inhumaines. Des centaines de milliers sont déplacés ou piégés au Myanmar, confrontés à la famine, aux bombardements et aux persécutions.
Comme l’a déclaré Rofik Husson devant l’Assemblée générale de l’ONU : « Mettre fin à la crise d’insécurité qui frappe la communauté rohingya est un test pour cette Assemblée et un test pour l’humanité elle-même. »
Les Rohingyas ont besoin de nous aujourd’hui plus qu’en 2017. Il est temps de les faire revenir dans la lumière médiatique, de restaurer les financements, et de leur offrir enfin la dignité, la sécurité et l’espoir qu’ils méritent.